Salut Jean

Tu te souviens comme nous nous marions bien à Montlhéry !
Ho, pardon, c'est là que s'est arrêtée ta route, un après midi d'un mois d’août dans les années 60.

Mais quand même, que de bons souvenirs avec toi et la Marie Joseph.

Tu sais, je ne t'ai jamais oublié, je t'aimais tant. Tu étais une idole pour le petit jeune que j'étais quand le programme d'essais du E7 nous a emmené à "travailler" ensemble.

Bon, O.K., travailler, je ne suis pas sûr que ce soit le bon mot. Tu travaillais toi ? Je n'en ai pas l'impression, moi non plus d'ailleurs.

Te souviens-tu du jour où tu m'as fait faire mon premier tour du circuit routier de Montlhéry ?
Tu ne devais pas rire, parce que la concentration que tu mettais au volant t'empêchait de te distraire, mais ça a dût bien t' amuser tout de même.

Je n'ai jamais bien compris comment tu faisais.
92 mètres sans que les quatre roues ne touchent le sol ensemble après la bosse de Couard et la courbe à gauche derrière !
Et les biscornes, tu n'en faisais qu'une courbe.
Le virage de la forêt, avec la branche comme repère.
Tu te souviens du jour ou tu as tordu l'arrière du châssis dans la réserve à Saint Cloud, pour prouver que les roues étaient plus que pendantes ?

Ce que j'aimais chez toi ? Tout.

Ton calme, ta maîtrise, la précision de tes gestes;
Ta modestie aussi, ton sourire, ta bonne humeur.
Ton professionnalisme, la confiance sans borne que je pouvais t'accorder.

Tu sais, le jour où tu as arrêté le E7 avec le frein de secours je n'avais aucune appréhension.
Je savais qu'avec toi il n'y avait aucun risque.
Et quand le château d'eau a fait mine de traverser la route, j'étais sur que tu le tiendrais à distance. Je te revois debout, les deux pieds calés contre le tablier, le levier du frein de secours dans ta main gauche, la main droite sur le volant, corrigeant la dérive de la Marie Joseph dont le train arrière était bloqué.
N'empêche que nous avons prouvé ce jour là qu'un car à pleine charge, à 100 km/h pouvait être arrêté par son frein de secours, même si les mines s'en moque, la norme c'est la moitié et que GUILLE..... nous a fait la gueule parce qu’il pensait que nous avions pris des risques et que les pneumatiques n'avaient duré que la journée.
Je leur raconte comment nous avons traversé Versailles avec les quatre pneumatiques arrière, neufs de la veille, totalement usés, la structure à vif, avec des plats de peut-être vingt centimètres, morts de chez mort?
Tu te souviens des vibrations qui faisaient taper la barre de commande de vitesses dans le châssis, au point qu'il fallait que tu "vises" pour passer un rapport ?

Le seul risque d'ailleurs est venu après, quand en mesurant les traces avec René j'ai faillit me faire tuer par la Mercedes qui sortait du "gendarme". Heureusement que René m'a prévenu, il était dans le bon sens, et que je n'ai pas bougé. Heureusement que le conducteur de la Mercedes est resté sur sa trajectoire, si-non c'est moi qui serais parti le premier. J'en ai encore des frissons, quand je pense que la voiture m'est passée à moins d'un mètre, peut être à 150 ou 200 km/h.

Te raconter est impossible, il y eut tellement de moments, de 500 t/mn à fond en première sur la ligne droite de Brunoix avec Belphégor tous freins serrés en remorque, au gué qui est au centre de l'anneau de vitesse de Montlhéry. De la bosse de je ne sais plus où vers Rogny sous Bois au jour où nous sommes rentrés avec la traverse avant dont les fissures me laissaient à penser que nous allions perdre le train.

Il y a un détail qu'il faut que je leur raconte, ta ceinture. Tu étais tout de même étonnant.

Imaginez :

Jean avait une ceinture très large. Non, pas pour son pantalon. Une ceinture, de sécurité. Avant l'heure, d'autant que nous parlons de véhicules industriels, nous sommes à la SAVIEM et entre 1965 et 1967.
Jean avait besoin de quelques minutes pour s'installer au volant.
B'abord il s'assoyait. Rien de bien spécial.
Puis il réglait son siège, si ce n'était pas lui le conducteur précédent. Banal, sauf le soin qu'il y mettait.
Ensuite il vérifiait ses rétroviseurs et les réglait jusqu’à ce que ça le satisfasse. Ça pouvait prendre du temps, sacré.
Après il vérifiait "l'ergonomie", l'accès aux pédales, le volant, les commandes, bref il s'installait chez lui.
Quand tout était bien, il mettait le moteur en marche, c'est mieux pour rouler.
Il laissait chauffer la mécanique, contrôlait la monté en température, surveillait tout, essayait les commandes électriques, phares, feux de directions, feux de freinage, si possible, bref, tout.

Et il mettait sa ceinture, la sienne, celle dont j'ai parlé tout à l'heure. C'est à dire qu'il faisait passer son gros ceinturon derrière le siège et le bouclait devant. Il s'attachait au siège, physiquement. Je pense que ça nous a sauvés souvent. Il était sur de rester à sa place, sur son siège. J'aurais bien fait d'en faire autant! .

Ta mort m'a fait mal Jean.

C'est en rentrant de vacances dans le sud, chez moi, tout bronzé, contant de retrouver mes copains, nos folies, toi, que j'ai appris. Pour un peu j'en pleurerais encore.

DAV... et toi étaient restés au mois d'août. Et pendant que nous nous faisions bronzer vous re-conditionniez un prototype. Vous l'avez terminé. Et vous l'avez essayé. Comme ça il sera prêt quand tout le monde sera là !

DAV... a dit, plus tard, que vous êtes partis juste pour rouler. Il était jeune DAV... , 20 ans peut-être.
Vous êtes passés sur la RN20 à proximité du circuit. Et vous y êtes entrés. Nous ne savons pas bien combien de tours vous avez fait, le garçon ne s'en souvenait pas.

A partir de là c'est moi qui raconte.

Vous êtes allés sur le "routier". Tu as pris le volant, fait quelques tours, DAV... nouveau dans ce monde a été étonné.
Tu lui as confié les commandes, il a voulu faire comme toi. Mais la descente vers les militaires est redoutable et il était bien jeune.
Je sais que dans la courbe à gauche, quand le camion a échappé à DAV... , tu as tenté de récupérer la situation. Je le sais, parce qu’il n'y a que ça qui explique que tu te sois retrouvé écrasé entre le pavillon et le capot moteur qui était entre DAV... et toi quand le camion a glissé sur le toit, à l'envers. Mon pauvre ami, tu n'étais pas épais, quand tu as été secouru, très vite, par les militaires du camp qui jouxte le circuit. Ils ont même failli avoir un accident en prenant le routier à l'envers pour tenter de te sauver. Mais c'était trop tard.

Quand je suis rentré à la SAVIEM, début septembre, tu étais enterré.

Il y a une chose que tu n'as jamais su, Michelle, la femme de René, travaillait avec la tienne. C'est ton départ qui l'a fait savoir. Emportés par nos passions nous ne parlions jamais de ça, et puis il y avait notre écart d'age, toi plus de 30 ans, moi juste 20. C'est après que j'ai appris que tu avais deux enfants.

Bon, le temps est passé et ce que je t'écris n'est pas drôle, alors rions un peu.

Tu te souviens de Bébert, ton copain. Il me semble que c'est lui qui avait fait entrer DAV... chez nous. C'était un vrai "titi" parisien, j'avais du mal à le comprendre à cause de son argot. Il était malheureux Bébert, son amis disparu et son protégé dans le comas.

Très peu de jours plus tard, après une journée de travail, à Montlhéry je crois, en rentrant, nous nous sommes arrêtés prendre un pot dans un café que nous fréquentions tous, toi aussi.
Il y avait Bébert et quelques "velus" de la boite. Tu était le centre des conversations, bien sûr. Bébert racontait. Il avait vu DA V... à l'hôpital. Pardonnes moi, mais ton accident, raconté par Bébert , en argot, pour un Marseillais, plus l'émotion, je ne crois pas avoir autant ris dans ma vie. Et pourtant.

Je ne sais pas ce que sont devenus ta femme et tes enfants. Ça me plairait de leur parler de leur père.

Je n'en veux pas à DAV.... d'ailleurs, si ça peut te rassurer, il est revenu à la SAVIEM, un an après.

Et parfois, quand je vois maintenant tous ces jeunes se prendre pour des pilotes, je pense à toi.

Ce n'est pas de leur faute, le monde a changé, il y a sept fois plus de voitures qu'en 1965 et une armadas de vieux cons qui les font bander pour vendre leurs machines à tuer.

Ce n'était pas ce que nous voulions, n'est-ce pas Jean, si non, nous, nous nous serions contentés des normes.

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