Premier tour du circuit
routier de Montlhéry, quelle surprise
Nous étions trois ce jour là dans la Marie-Joseph, Jean, bien sur, René et moi. Je ne sais plus ce que nous avions fait auparavant, mais en début d'après midi, le programme étant terminé, la tentation était trop forte, direction les deux ponts, un signe à Marceau, il me semble que c'était le prénom de l'employé qui surveillait le circuit routier et nous partons.
René, ou Jean, m'a dit, tiens-toi, tu vas voir, ça va "remuer".
Bon.
Au départ c'est droit et plat, ça va.
J'étais assis à gauche, sur la seule banquette. René se tenait devant le tablier, dans les marches d'accès.
120 chevaux pour 12 tonnes, nous n'étions pas bloqués contre le siège, mais après plus de deux kilomètres, quand est arrivé le tremplin à 7% vers le fond de la cuvette de Couard nous devions être vers 120 km/h, au ras de l'accotement à gauche. Jean allait sûrement ralentir.
NON !, Il est resté à fond. Le car a décollé et lorsqu'il est retombé sur ses roues, Jean l'a envoyé vers la droite, face à la falaise que représente la remontée de 7%. Le raccord entre la descente et la remontée a été rude, suspensions en butées.
Horreur, le haut hallucinant, une courbe relativement serrée et un raccord
montée 7% - descente à 6 %. Là, le car re-décolle
sur la bosse en pleine courbe. C'est pour ça que mon ami a fait tourner
l'engin avant la courbe.
Plus tard, lorsque notre car sera équipé de capteurs de débattements
sur les suspensions, j'enregistrerai jusqu’à 92 m sans que les
4 roues ne touchent le sol ensembles à cet endroit là.
Et quand il retombe sur ses 4 roues, c'est le virage de Couard et juste le temps
de freiner un peu.
Dans Couard, le E7 passe avec la roue avant gauche à 5 ou 10 cm du sol, l'arrière bien 2 m à l'extérieur des traces des roues avant. Ca commence à sentir furieusement le caoutchouc brûlé à l'intérieur.
ll faut dire que nous n'avons que le plancher central et les fonds de coffres dessous et que nous voyons les roues, du moins moi de ma place. Ca nous vaudra quelques bons moments. voir le gué ou la traverse
Je suis ahuri.
La courbe à droite monte un peu, pour moi un peu de répit, Jean peste contre ce foutu moteur qui s'époumone dans la côte.
Et c'est reparti, dans une descente vertigineuse qui redonne des ailes à notre engin et Jean retrouve le sourire.
Quand la courbe à gauche est arrivée, je me suis demandé comment nous allions passer.
C'est aussi là que mon ami perdra la vie, deux ans plus tard.
Pas le temps de s’en remettre, l’épingle des Bruyères
arrive vite (trop pour moi ), c’est un piège affolant pour un débutant.
C’est un virage à droite de 15 m de rayon (notre car fait 12m de
long ) exactement au raccord d’une descente à 3% et d’une
remonté de la même valeur. Et en face, une des portes d’accès
au terrain militaire mitoyen du circuit.
Jean passe encore en vrac, l’arrière encore en dérive énorme.
Un peu de répit, ça monte légèrement et il a fallu perdre tellement de vitesse pour « les militaires » si bien que je n’ai pas de vrai souvenir du virage suivant, pourtant très séré.
Haie, nous revoilà reparti dans une descente et au bout de la ligne
droite qui conduit aux Biscornes, nous sommes encore à fond. Jean réclamait
100 tours, implorait 100 tours à CASS… , le technicien responsable
des essais du E7. Heureusement pour moi ce jour là, il ne les avait pas.
Sortie de la courbe à gauche en travers, je commence à avoir l’habitude
et c’est parti pour les Biscornes, à fond complet.
Jean raccordait ces deux courbes. Le E7 levait sa roue avant droite, qui passait
au dessus de l’accotement, le pneumatique de la roue avant gauche se tordait
de douleur, au point que la jante était au ras du goudron, nous aurons
parfois des contacts jante/sol, et les 4 pneumatiques arrière se mettaient
à fumer, un peu comme au freinage, laissant quatre traces noires sur
la chaussée, Jean ne levait pas le pied.
Un angle droit à droite sans trop d’émotions après
celles que je viens de vivre.
Je me ferai parfois déposer là pour regarder passer le E7 et les
autres utilisateurs du circuit.
Et c’est le calme de la ligne droite de la forêt avec l’agacement
de Jean pour la faiblesse du moteur.
Il n’empêche que le virage de la forêt est tout de même à négocier.
Et c’est reparti, Couard a son symétrique, le Gendarme, même
émotion, mais l’habitude commence à faire son effet.
Au Gendarme j’ai un copain MONC….
qui a fait un tonneau avec une semi-remorque ! Il y eut deux conséquences,
les roues de secours verticales derrière les cabines, pour limiter l’écrasement
, et MONC…. porta la barbe, pour cacher ses cicatrices.
Après, ouf, il n’y a plus que la ligne droite qui conduit aux deux ponts.
Parlons en des deux ponts.
Ce jour là je crois que nous sommes sortis.
Mais lorsque nous faisions plusieurs tours, il y avait les deux ponts.
C’est en fait un demi-tour très court. Il s’agit de deux brettelles. Entre les deux brettelles il y a un promontoire en béton surmonté de la « cabane » du responsable, Marceau à l’époque.
Une seule échappatoire, abandonner l’idée de tourner en allant freiner plus loin tout droit.
Cela m’est arrivé un jour ou j’avais présumé
de mes qualités. J’ai raté un rapport en le descendant,
ça m’a surpris, fait perdre une ou deux secondes et je n’avais
plus la distance nécessaire, je ne pouvais plus tourner. Le malheur c’est
que face à moi, sur l’échappatoire il y avait une foule
de piétons, des scolaires du village en visite avec leur instituteur.
Il y avait une tradition aussi, mettre les feux de direction à gauche,
pour indiquer que l’on ne tournerait pas et que l’on sortait du
circuit. C’est ce que j’ai fait tout en freinant au maximum, tout
le monde à compris à temps, j’ai vu une nuée de gens
sauter dans le fossé ou courir vers l’abri du promontoire et le
car est passé, sans drame. Je me suis arrêté plus loin et
je suis descendu respirer.
Mais une fois engagé dans l’opération, point de salut,
du moins pour nous en car ou camion. Pour nous, beaucoup plus haut, ce
pouvait être un piège fatal.
Le promontoire en béton avait été raccordé au sol
par une sorte de parabole destinée à remettre le pilote trop entreprenant
dans le droit chemin.
Assis là les jambes pendantes il m’est souvent arrivé de
les lever d’urgence pour laisser passer un présomptueux. Cette
parabole jouait le même rôle que l’inclinaison d’un
anneau, elle faisait tourner la voiture, sans ménagement. Ensuite la
sortie était rigolote, pour les spectateurs.
Le E7 aux deux ponts avec Jean au volant est indescriptible, c’était une sorte de tête à queue et les badauds applaudissaient à chaque passage.
Quel souvenir !
Avec tout ça il faut que je vous dise que l’un des jeux préférés
de René consistait à se suspendre aux mains courantes fixées
au pavillon, et jouer l' indicateur d’accélération transversale.
C’est dire le niveau de confiance en Jean.
C’était le tour de la surprise. Ensuite ce deviendra banal, sans aucune émotion, simplement technique, pour faire des mesures de suspension, de dérive, pour valider des améliorations ou pour le plaisir.
Pour fixer les idées, Jean « tournait » à 97/98 km/h
sur le circuit routier, quasiment aussi vite que les petites voitures de l'époque.
Plus tard personnellement j’atteindrai plus de 90 de moyenne.