L'essayeur pêcheur
Sacré Bebert
Contrairement à l'idée la plus répandue en ce qui concerne les essayeurs, le plus clair de leur travail consiste à conduire, conduire, conduire, tranquillement.
Rien à voir avec les présumées acrobaties sur des circuits ou des pistes. Bien sur, ça existe, mais d'une part c'est essentiellement le fait de quelques individus, d'autre part c'est le moins souvent possible, pour des raisons très spécifiques et avec le maximum de précautions.
Il est vrai que à l'époque du plus gros de ces nouvelles, les choses étaient un peu différentes. Je dis dans une autre page que nous étions à la charnière de l'improvisation et du scientifisme. Un horizon sans fin s'ouvrait avec le développement des moyens de mesure et de calcul, mais il restait une certaine culture du « génie ».
Bebert, celui qui me fit tant rire par son langage argotique, était donc essayeur mécanicien. C'est à dire que la plupart du temps il faisait de l'endurance. Tous les jours il partait de Suresnes, puis plus tard de Villiers Saint Frédérique, pour Alençon, et retour, comme tous les essayeurs. Vous avez dit monotone ! Oui, très monotone. C'est vrai qu'autour de cette monotonie il y avait quelques plaisirs, quelques avantages. Par exemple parfois il faisait « le marché » pour tout le monde, parfois des pommes de terre, parfois des légumes, etc.
Le métier comporte quelques charmes aussi, une forme de liberté et le contact permanent avec la nature, comme tous les conducteurs routiers, surtout à l'époque. Et puis dans ce cas particulier, aucun contrôle, pas de client à livrer, pas de marchandises à charger ou livrer, libre.
Bebert avait rajouté un avantage, disons, pas très réglementaire. Il était pécheur.
Alors, parfois il partait avec ses cannes et tout son matériel, deux chandelles et un cric. Il rejoignait un bord de rivière tranquille et discret, posait l'essieu arrière de son camion sur les chandelles, mettait le moteur en marche, enclenchait le dernier rapport, par l'accélérateur à main bloquait le régime moteur pour avoir environs 90 km/h au compteur et s'éloignait.
Il allait tranquillement pêcher.
Le soir, retour avec plus que les 300 km réglementaires, et quelques poissons.
Quel beau métier.