Les casques de moto
Les plus anciens se souviennent peut être de la polémique qui
a secoué le tout début des années 80, relative à la
plus que médiocre protection que constituaient les casques de motards.
Je n’irais pas jusque à dire qu’il valait mieux ne pas en porter, mais
pas loin.
Quand ils n’éclataient pas, ceux en tôle restaient déformés,
maintenant en appui sur les traumatismes carniens, quand ils ne se chargeaient
pas tous seuls d’augmenter le coup du lapin. Une calamité, au point
que les pouvoir publics se sont saisis du problème.
Depuis longtemps RENAULT avait acquit une véritable compétence
en biomécanique, science liée à l’accidentologie. C’est
donc RENAULT qui a été chargée de l’étude des casques
qui s’est ensuite traduite par une norme Française en ce domaine.
Pour le commun des mortels, ce sont des mots, vides de sens, immatériels.
Mais pour les docteurs, ingénieurs et techniciens du service chargé de
cette étude, c’est une réalité.
Pour moi, jusque là, motard épisodique à cette époque,
c’était un souci, sans plus. J’attendais de bons conseils, pour acheter
un bon casque.
A cette époque là, je travaillais au service Information Produit
de la Direction du Produit, à Billancourt.
Et vers 1984 est arrivée Amy W.
Amy W. était une jeune ingénieur suédoise de chez Volvo,
en « stage » chez nous, pour un an, avant de prendre des responsabilités
dans le secteur de l’accidentologie de Volvo à Göteborg.
Elle me permettra d’ailleurs de visiter ce secteur quelques temps après
son retour au pays.
Amy était curieuse de tout ce qui touchait son futur secteur d’activité,
et, bien sur, connaissant la réputation du service de biomécanique
de l’entreprise, elle a formulé le souhait d’en savoir plus.
Aussi curieux qu’elle, j’ai pris contact avec ces spécialistes et rendez
vous pour nous deux.
Et nous voilà partis tous les deux, pour une visite qui ne risque pas de sortir de nos mémoires.
Il faut être bien naïf, à la limite de l’hypocrisie, pour imaginer connaître les limites mécaniques de la biologie par d’autre moyen que des mesures expérimentales.
Et là, mesurer les limites de quoi, du crane humain, bien sur.
Pleins de candides ou d’imbéciles participent chaque années à cette expérimentation, mais sans les mesures qui pourraient être faites, ce sont tous ceux qui vont s’écraser tête en avant contre un obstacle. Avant, ils jouaient, après, soit ils sont morts, soit ils sont invalides.
Pour protéger un crane, il faut donc savoir ce qu’il peut supporter.
Nous voilà donc Amy et moi en relation avec ceux qui ont fait la norme
Française des casques.
Discutions, d’abord, technique, description des procédures et des moyens
d’essais. Jusque là, ça va.
Et ils nous proposent de visionner un test effectué quelques temps avant.
Je révérais toujours la bonne bouille de ce monsieur d’une cinquantaine
d’année, je crois, posée sur la table de la machine d’essais.
Il avait donné son corps à la science.
Souvent je pense à lui, anonyme et ce qu’il a fait, sans le savoir pour
protéger tous ces irresponsables qui se mettent bêtement dans
des situations identiques, mais de leur vivant et volontairement.
Impressionnant. Nous serons les dents, dans le noir de la salle de projection.
C’était les préparatifs.
Et puis la charge est tombée sur la tête du Monsieur.
Une charge correspondant à sa masse, projetée à la vitesse
moyenne d’un motard heurtant un obstacle très rigide.
Sur un ralenti de 1 000 images secondes, pour suivre très précisément
l’évolution des « déformations », ce n’est visionnable
que par un spécialiste endurcie par les nécessités de
son métier et convaincu qu’il travaille pour l’intérêt
de l’humanité.
Pour nous, ce n’était pas supportable.
Amy a fait un malaise et j’ai demandé l’arrêt de la projection.
C’était trop pour moi aussi.
Plus tard, lorsque je me retrouverai au milieu de jeunes élèves, de 14 à 20 ans et des leurs cyclomoteurs ou moto, je leur parlerai de ce moment insoutenable, essayant de leur faire comprendre que ce que j’ai vu, froidement, dans un laboratoire, c’est ce qu’il risque de leur arriver, si ils ne changent pas de comportement.
Ais-je été entendu, ou suis-je passé pour un vieux morbide
?