Le mur de Marcoussis                                   


 Méfiam, glissum  Le ciel était gris, bas, humide.

 Une petite pluie fine tombait sur une route lisse, glissante, mal pavée.

RAUT… conduisait.

LEBESC… sommeillait dans la cabine, pas très confortable, notre JM170 d’essais n’avait pas de couchette.

C’est lui qui aurait dû être au volant. Il avait conduit une grande partie de la journée pour mes mesures d’effort au volant et de dérive en courbe sur le circuit routier de Montlhéry.

RAUT. était le responsable du véhicule. Il avait les permis poids lourd depuis quelques jours. C’était une des premières fois qu’il ramenait un camion de sa gamme vers Suresnes.

Le matin nous avions fait notre travail et comme souvent, après avoir rempli nos « devoirs », nous ne résistions pas à l’envie de faire les clowns sans raison particulière sur le routier, pour le plaisir.

C’était excitant, mais pas improvisé. Ceux qui ont eut l’occasion de nous regarder passer devaient se demander comment ces funambules pouvaient faire ça avec 19 tonnes. Nous aussi parfois d’ailleurs.

RAUT…, nouveau dans ces conditions anormales a tenu à prendre le volant au retour.

RAUT… conduisait, LEBESC… s'était assoupi, je rangeais.

Sur le capot moteur, mes enregistreurs. Ils ne sont pas sur les photos prisent plusieurs heures après.

Je classais mes enregistrements, rangeais mes notes, remettais de l’ordre dans les documents de la journée.

En remontant par la RN 20 vers Montlhéry nous avons été un peu secoués par une erreur classique pour un « jeune » conducteur de ce type de véhicule. Le camion a roulé sur une planche placée le long du trottoir par un riverain qui s’était fait ainsi une « rampe » pour entrer sa voiture chez lui. A mon avis le monsieur n’a pas dût être content.

Simple incident.

Il me semble qu’après, toujours plongé dans mon « boulot », le camion a, juste un peu, roulé sur le trottoir. Pas grave.

Dans Montlhéry, 90° à gauche pour aller vers Marcoussis.

Petite ligne droite au ras du trottoir. Toujours pas grave, après tout, c’est lui le « patron » et nous ne travaillons qu’avec des pneus neufs.

La courbe à droite est passé correctement, du moins presque. Il me semble que le train arrière droit ait un peu « cogné » contre le trottoir. Je continue à ranger, LEBESC…. est presque endormi, probablement.

Puis vient la courbe à gauche.

La roue avant droite butte contre le trottoir. Ce devrait être interdit de construire des trottoirs.

L’avant du véhicule est renvoyé vers la gauche. Pas alarmant, nous avons l’habitude. Puis c’est l’arrière qui embarque vers la gauche.

Là, l’avant du camion survole le trottoir de droite, sacrés trottoirs.

Je lève la tête au moment où notre trajectoire est à environ 30° de la route et calmement dits :

-         bon, on y va !

 Cette phrase m’a longtemps posé problème.

C’est un peu la remarque de la jeunesse inconsciente, persuadé que tout va bien, il n’y a pas de problème, ce n’est pas grave.

Parfois, lorsque mes élèves ne réalisent pas le danger qu’ils courent inconsciemment sur la route, j’y repense.

Et là, tout est allé très vite.

Nous devions être à 20 ou 30 mètres du point d’impact, je n’y croyais pas vraiment. Après tout, sur le circuit, les positions bizarres étaient courantes. Il allait sûrement « maîtriser ».

Et non.

RAUT…, n’avait pas compris.

Il n’avait pas réalisé que le petit déport dans la courbe précédente n’était pas causé par un décrochage du train arrière.

Il n’avait pas compris non plus que lorsque l’avant est entré dans la courbe, ce n’était pas le train AR qui avait glissé, mais le choc contre le trottoir qui avait renvoyé l’avant. Il a donc contre-braqué, comme on le lit dans les livres. Et là, il a provoqué un vrai dérapage à l’arrière.

Un coup dans un sens, un coup dans l’autre et toujours amplifié par la « correction » .

Bref, nous voilà presque face au mur.

  on y va !

Nous y sommes effectivement allés.

J’ai vu arriver le mur, lointain d’abord, puis de plus en plus près. En une fraction de seconde tout le film de ma vie a défilé.

Je crois avoir vu les pavés s’envoler devant nous au moment du choc. Si aucun ne m’a touché, ce dont je ne suis pas sûr, ils devaient être très prêts à ce moment là.

Résultats :  

 Regardez bien le monogramme sur la calandre. 35 ans après, en montant cette page je me sui aperçu que le S et le M ont disparus dans le choc, reste AVIE, drôle, non, souvenir à vie effectivement.

Après, il y a un vide.

Il me manque quelques images.

Je me souviens d’une force qui m’a soulevé.

Qui ? Dieu peut-être, si je croyais qu’il existe.

Et puis de la poussière, pourtant il pleuvait doucement.

Un halo,  des images floues.

Vivant ? , ou mort ?

Je n’avais mal nulle part.

Devant moi un fantôme, sombre,  flou, irréel.

Vraie ou faux, sur l’instant, aucune idée.

Et la réalité arrive petit à petit.

Je suis assis dans la boue, un pied nu, Je vois notre camion comme vous sur cette photo.

Ma chaussure sera retrouvée sur la route, 20 m avant le lieu de l’accident.

Des ombres s’agitent autour.

Un homme arrive en courant les bras chargés de torchons, c’est un teinturier qui roulait derrière nous, il livrait ses clients. Il a compris que ce pouvait faire des pansements.

LEBESC…. Était le plus touché. Il avait du traverser le pare brise et avait un bras bien abîmé, déchiré probablement par le plexiglas des vitres latérales.

Je saignais de la tête et d’un poignet. Nous étions couverts d’éclats de verre.

Garrots et pansements pour tout le monde. RAUT….. n’avait apparemment rien de grave.

Ce brave homme, que je remercie maintenant a dû avoir quelques problèmes dans sa livraison, il devait lui manquer de la marchandise.

Je reprends doucement mes esprits, je suis assis sur la terre mouillée, mon costume en lambeaux, LEBESC… est allongé, RAUT… court partout.

C’est lui qui m’a jeté hors de la cabine, la force inconnue qui m’a soulevé.

Cela remonte à 1967. Pas de cabine téléphonique, encore moins de portable, pas de SAMU. Bref, ça ne va pas trop mal, mais ça ne va pas bien non plus.

Il faut sortir de là.

Le livreur nous propose ses services et nous partons tous le trois vers le centre du village à la recherche d’un téléphone.

C’est le charcutier du village qui voit arriver trois fantômes, boueux, sanguinolents, déchirés.

Lui aussi je lui dois une bouteille de champagne depuis 35 ans.

Il nous prête son téléphone et j’appelle notre patron, GUILLEM…  à Suresnes.

Ce fut brutal :

-         Monsieur GUILLEM…, LEGROU, nous sommes à Marcoussis, nous venons de traverser un mur !

-         Daniel, ça va !

-         Oui, heu, non, RAUT…. Vient de perdre connaissance !

-         Merde, où êtes vous !

-         Chez le charcutier !

-         Que faites-vous ?

-         J’ai appelé une ambulance, nous allons à l’hôpital de Longumeau !

-         Nous arrivons

L’ambulance est arrivée. C’était un break Citroën DS.

Entre temps, RAUT… était sorti de son évanouissement. Je crois que c’était le contre coup de nos émotions.

Et le conducteur m’a pris pour un fou.

Je lui ai demandé de nous ramener au camion. Et là, j’ai débranché mes enregistreurs et tous les capteurs faciles à emporter, j’ai récupéré notre caisse à outils, les documents, les enregistrements et nous sommes arrivés aux urgences de l'hôpital avec 100 kg de matériel.

L’équipe de la SAVIEM a foncé à Marcoussis, suivie de Belphégor, le camion dépanneuse, bonne à tout faire du service.

C’était un cas Belphégor.

Imaginez :

Environs 20 tonnes, sur le plus gros châssis raccourci de la marque.

Le plus gros moteur du moment, les freins d’un 38 tonnes, le ralentisseur électrique qui va avec, les plus gros essieux, la plus grosse boite, une bête.

Arrivés sur place leur premier travail a consisté à mettre notre camion en sécurité pour les automobilistes.

       

Ensuite ils ont fait des photos, l’ont sorti de là et l’ont ramené à Suresnes.

Le hasard a voulu que vers les 2 ou 3 h du matin, en allant à pied vers mon hôtel, je le croisasse pitoyable derrière Belphégor.

L’équipe s’est arrêtée pour me saluer et m’assurer de sa joie de me voir, déchiré, sale, couvert de pansements, mais vivant. Merci mes vieux amis.

Puis, GUILLEM… et je ne sais plus qui ont foncé à l’hôpital de Longumeau.

Choc aux urgences.

Dans un coin, un tas, nos affaires, mes enregistreurs, mes outils, nos papiers, y compris les enregistrements de la journée et la combinaison de LEBESC… ainsi que nos blouses ensanglantées et crottées.

GUILLEM….. nous a dit après avoir eut très peur, surtout sans nouvelle de RAUT… tombé dans les pommes au moment de notre communication téléphonique.

Nous étions chacun de notre côté, dans des salles de soins.

On m’a enlevé les débris de verres et recousu mes coupures au poignet, à la tempe, quel plaisir !

LEBESC… lui a eu droit à une couture de presque 20 cm sur un bras.

RAUT… n’avait que des écorchures.

Le lendemain, nous étions tous à la SAVIEM. J’avoue avec 1 heure de retard, les émotions m’avaient donné sommeil, et sans mon costume, resté dans la poubelle de l’hôtel.

Et tout est rentré dans l’ordre, jusqu’au jour ou ?

Nous fumes tous les trois convoqués par un commissaire de police judiciaire au quai de Orfèvres.

La police judiciaire pour notre mur de Marcoussis.

Nous étions convoqués à la suite d’une plainte de la part du propriétaire du champ de bégonia dans lequel nous avions détruit plusieurs milliers de pieds, plus les 10 mètres du mur, épais de 90 cm, haut de 3m.

        

Il y a prescription maintenant et je puis dire que nous nous sommes concertés.

Nos dépositions étaient cohérentes, LEBESC… dormait, je rangeais, nous étions détendus, tout ça est vrai. Nous n’avons rien vu, rien compris, ça c’est inexact.

En fait, nous couvrions RAUT… , notre ami, en lui laissant l’entière liberté, non vérifiable, du récit de l’accident.

Il ne roulait pas vite, c’est vrai, le sol était mouillé, exact. Le camion a dérapé, toujours vrai, pour une raison inconnue, officiellement.

Nous sommes restés amis.