Le cadenas peut encore servir

C’était un matin, tôt, avant l’arrivée du personnel.

Jonas mon secrétaire était déjà arrivé.

Quelques jours avant la ville de Lubumbashi avait été mise à sac par la police et l’armée à la suite de l’expulsion d’africains non Zaïrois.

Quelques minutes après que nous ayons ouvert la porte de la cour donnant sur la rue une voiture de l’armée suivie d’un camion se sont engouffrés et arrêtés en plein milieu. Un dizaine de soldats en arme sautent et nous entourent. Un gradé descend de la voiture.

Un pauvre noir est jeté au sol et tenu fermement par deux gardes. Il était en haillons, craintif. Apparemment fatigué, il avait les mains nouées par une chaine entortillée autour de ses poignets. Un gros cadenas fermait ces menottes improvisées. Il portait quelques traces de coups, mais rien de grave.

L’officier, escorté de deux militaires armés de fusils, s’avance dignement vers nous et dans un salut impeccable, presque grotesque :

-         Armée Nationale Zaïroise, veillez libérer notre prisonnier !

L’ordre est clair, ferme, sans appel.

Ma première réaction a été une énorme envie de rire. Mais ce n’était pas le moment de risquer de vexer ce prétentieux ridicule et imbu de sa personne. Et puis, inutile de se mettre en danger devant ces armes qui, de mon point de vue, pourraient tirer plus vite que souhaité.

Mais quand même, la scène était trop caucasse.

            Vous avez perdu lé clef ?, sérieusement, mais intérieurement ironique ?

            Oui ! réponds le chef, sans comprendre le vrai sens de ma question, toujours sur sa superbe.

Jonas était toujours derrière moi. Je me retourne ;

            Jonas, va chercher un « coupe boulons »

Jonas entre dans l’atelier et revient quelques instant après avec un outil capable de détruire le cadenas, de libérer le prisonnier.

Je ne sais ce qui m’est passé par la tête, mais intérieurement je m’amusais comme un fou. J’avais une très forte envie de faire une farce à la hauteur du côté ridicule de la scène. Le pauvre prisonnier avait entre 1 et 2 mètres de chaine entortillée autour des poignés, croisée d’un bras à l’autre. Il ne risquait pas de se libérer, c’est à peine si il pouvait maintenir ses bras à l’horizontale, tellement ce devait être lourd, et le cadenas sans clef au bout.

Je prends la partie avant de la cisaille et confie les deux manches à Jonas.

Et consciencieusement nous nous mettons au travail et coupons              LA CHAINE       en petits morceaux qui tombaient l’un après l’autre au sol. Inutile de « détortillerez » cette entrave.

            Je vous sauve le cadenas, comme ça, vous pourrez le réutiliser quand vous aurez retrouvé la clef.

L’officier n’a pas bronché.

J’ai lui ai remis le cadenas.

Un ordre sec, un claquement de bottes, un salut, le prisonnier est jeté dans le camion, sans sa chaine. Tout le monde remonte en voiture. Le camion recule et sort de la succursale Renault de Lubumbashi. La voiture suit.

Jonas et moi nous retrouvons au milieu de la cour pleurant de rire, un petit tas de ferraille au pied.

Les ouvriers arrivent.